Yrmeline, tome 1 (extrait)

Résumé du tome 1

1153. Après avoir découvert un mystérieux coffre dans les souterrains de Saint-Jean-d’Acre, Évrard des Barres se démet sans explication de sa charge de grand maître des Templiers. Sa vie étant menacée par une dangereuse confrérie qui parasite l’Ordre du Temple, à l’insu de tous, il trouve refuge derrière les murs de l’abbaye de Clairvaux.
1338. Le fougueux chevalier allemand, Lanz von Malberg quitte Mayence pour l’Estonie. Au cours d’une chasse au vol en compagnie de Piotr et Dimitri, les fils du prince de Kiev, il fait une bien étrange rencontre au cœur des ruines d’une vieille chapelle. Une entité surnaturelle, dont il ne soupçonne pas encore la nature, lui remet un sceau en argent. En découvrant la formule ésotérique du Temple Noir gravée dans son métal, Piotr devient nerveux. Serait-il impliqué dans les manigances du Temple Noir, la secte criminelle dont les origines se perdent dans la nuit des temps ?

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20 Août 1153

Sa dernière heure avait sonné. Curieusement, en cet ultime instant, Bernard ressemblait à n’importe quel autre moine blanc de Clairvaux. Il gisait sur sa couche, les bras croisés sur la poitrine, son crucifix de bois serré jalousement dans sa dextre. L’ampleur généreuse de la coule dont il était revêtu dissimulait mal sa maigreur impressionnante. Au moindre frisson, ses os semblaient devoir se briser sous le linceul froissé de sa peau.

Depuis laudes, le glas ne cessait de marteler ces heures sombres. L’abbaye ne perdait pas seulement son abbé consacré, mais également son fondateur. Bernard avait été et resterait éternellement l’âme de Clairvaux.

Des oraisons funèbres bourdonnaient entre les murs dépouillés de l’abbaye. Dolentes et pieuses, les prières des moines emportaient doucement vers le ciel ce qui palpitait encore de vie dans les veines du vieil homme. Son existence s’achevait au terme d’une longue agonie, tandis qu’au-dehors, par-delà les murs d’enceinte, s’amassait déjà une foule éplorée, muette de consternation éperdue.

À genoux auprès du mourant, dans l’intimité de son souffle presque imperceptible, un novice se recueillait, le front baissé sur ses mains jointes. Sans retenir ses larmes, il suppliait Dieu miséricordieux d’abréger le calvaire du saint homme et de recevoir cette âme en son paradis. Brusquement, un éclair de conscience ranima les traits figés du mourant, qui esquissa un léger mouvement de la main. Si infime fût-il, ce geste alerta le novice. Évrard se redressa aussitôt pour se saisir du gobelet de terre cuite dans lequel refroidissait une décoction de simples, destinée à soulager les algies du malade. Tout en soulevant la tête du grabataire, Évrard porta le breuvage à ses lèvres sèches et fissurées. L’abbé ingurgita péniblement quelques gorgées, avant de grimacer sous l’effet de la douleur. Dans son estomac privé depuis trop longtemps de toute nourriture solide, le feu d’un brasier impitoyable s’allumait une fois de plus, irradiant jusqu’au tréfonds de ses entrailles. Une toux faible fit alors suinter, aux commissures de sa bouche, une bave sanguinolente, que le novice essuya avec commisération.

L’intensité de cette nouvelle crise s’estompa progressivement, pour s’endormir et laisser place à une sorte d’atonie musculaire, proche de la paralysie. Seuls, la volonté farouche, l’esprit incisif et tenace de celui qui fut le grand Bernard de Clairvaux demeuraient en éveil au creux de ce sarcophage de chairs racornies. Comme deux fenêtres sur son âme, ses yeux d’un bleu céruléen conservaient miraculeusement, dans ce visage creusé de consomption, une lueur mystique qui semblait ne devoir s’éteindre qu’avec ce colosse de la foi.

L’agonisant fixa longuement son regard sur celui qui assistait sa fin avec le dévouement d’un fils. Ce preux chevalier aurait dû connaître une destinée exceptionnelle au sein de l’Ordre du Temple. Cependant, le Malin en avait décidé bien autrement…

Six mois plus tôt, en plein cœur de l’hiver, Évrard des Barres[1] s’était présenté au portail de l’abbaye pour y être admis comme simple novice. Prisonnier de ses peurs, celui qui fut, il n’y avait pas si longtemps encore, grand Maître des Templiers, s’en était tout d’abord tenu au silence, refusant obstinément d’expliquer les raisons de son exil volontaire. Mais, peu à peu, les murs rassurants de Clairvaux finirent par dissiper ses craintes. Et, au bout de quelques semaines, consacrées au recueillement et à la prière, Évrard se décida enfin à livrer le terrible secret qui enténébrait sa vie. Las, ses confidences n’allégèrent point pour autant ses tourments. Malgré la paix qu’il avait trouvée en sa retraite, il demeurait oppressé d’une insidieuse angoisse comme si les sombres arcanes, auxquels il tentait d’échapper, distillaient lentement dans ses veines leur venin létal.

En écoutant s’épancher le seigneur des Barres, une chape de désespoir s’était abattue sur le vieux cœur usé de l’abbé. Non ! nul ne sonderait jamais l’épaisseur et la noirceur du mystère qu’il venait d’entendre en confession. Folie des hommes qui, par ignorance, par orgueil ou par cupidité, avaient bravé l’interdit divin, ouvert les portes de la Géhenne pour libérer des forces dont ils ne sauraient rester maîtres. Comme le Styx enserrait l’Enfer de ses méandres, un monstre en gestation s’apprêtait à étouffer l’Occident dans ses tentacules. Ce fléau avait pris corps dans les ténèbres de l’Ordre et, le plus navrant, c’était que Bernard lui-même, à son insu, avait contribué à sa montée en puissance. De fait, n’avait-il point œuvré, jadis, pour mettre la milice du Christ à l’abri de toute ingérence, tant du pouvoir royal que de celui des hauts prélats ? Sa confiance aveugle avait fait de l’Ordre du Temple une formidable puissance militaire et politique, soumise à la seule tutelle du pape. Autant dire que Clairvaux avait conçu un état souverain devenu parfaitement incontrôlable. Par trop conscient de sa responsabilité dans l’affaire, le cistercien se maudissait en silence d’avoir à ce point manqué de clairvoyance.

En proie au vertige du tombeau, le mourant tenta de rassembler les bribes éparses de ses souvenirs.

À la mort de Robert de Craon, quatre ans auparavant, Évrard des Barres, qui occupait alors le titre de précepteur de France, avait été élu maître de l’Ordre des Templiers. Cependant, son magistère allait s’avérer de courte durée. À la stupéfaction générale, il se démit soudainement de ses fonctions[2] et, sans fournir la moindre explication, embarqua le soir même à bord de la Rose du Temple, qui avait mouillé, quelques jours plus tôt, dans le port de Saint Jean d’Acre. De retour à Paris, nombre de chevaliers firent pression sur lui afin de le voir réintégrer sa place à la tête de la confrérie. Mais, sa décision demeurant irrévocable, le danger allait par conséquent s’attacher à ses pas.

Seul un malencontreux hasard avait permis au grand Maître de dénicher une crypte où jamais il n’aurait dû mettre les pieds. Or, l’ignominie de sa découverte ne lui avait laissé aucune autre échappatoire que celle de résigner sa charge sur-le-champ. Mais depuis, le mal veillait sans trêve autour de lui, telle l’émanation d’une force indéfinie. Évrard avait compris qu’il lui fallait quitter l’Ordre au plus vite s’il voulait avoir une chance de garder la vie sauve. Dans la noirceur de ce contexte, Clairvaux lui était alors apparue comme son unique planche de salut. De plus, seul ce havre de paix serait en mesure de lui offrir à l’avenir la vie toute de lumière et de pureté dont son âme éperdue avait grand besoin.

Après avoir réchappé de peu à un attentat (auquel du reste il s’était attendu), Évrard avait fui la capitale avec la complicité de certains dignitaires de l’Ordre, demeurés loyaux à sa personne. Un maigre viatique pour tout bagage, il avait tenu à aller à pied, tel un pèlerin de Dieu. S’aidant de son bâton, il avait traversé les forêts pétrifiées par le gel et les contrées enneigées qui menaient en Champagne. Les jours s’étaient succédé, baignés par le grand silence de l’hiver, lorsqu’un soir ses assaillants se dressèrent brusquement devant lui. La phosphorescence de la lune et des étoiles, que la nuit avait allumées au ciel, éclairait leurs visages féroces, faisant scintiller les lames de leurs épées brandies au clair.

Évrard avait pris soin d’effacer ses traces dans la neige et cela, sur plusieurs lieues, mais cette précaution s’était avérée inutile face à l’acharnement de ses poursuivants. Ses frères d’autrefois, devenus ses ennemis d’aujourd’hui, étaient prêts à tout pour récupérer le précieux contenu du coffre que des Barres leur avait dérobé en Palestine.

Montant de lourds destriers caparaçonnés d’acier, les chevaliers renégats avaient encerclé leur victime, prise au piège. Désarmé, le seigneur des Barres n’offrait aucune résistance. Pour l’avoir côtoyée, souventes fois, la mort ne l’effrayait plus. De surcroît, la fureur sacrée qu’il éprouvait en cet instant occultait son épouvante.

« Idolâtres ! Oyez-moi ! rugit-il, d’une voix vibrante de passion. Vous pouvez bien m’occire sur l’heure. Mais, sachez-le, j’aime mieux rendre l’âme sous vos coups d’estoc plutôt que d’avouer l’emplacement où restera caché votre trésor maudit ! »

Les Templiers se montrant plus hostiles encore resserrèrent leur étreinte autour de lui. Au moment où ils se rapprochaient, des Barres parvint à distinguer parmi eux Jehan de Gisors, son vieux compagnon d’armes. La vile trahison de son frère le crucifia. Car enfin, côte à côte, n’avaient-ils point escorté, de la vallée du Méandre aux pentes du Cadmos[3], les troupes du roi Louis VII, harcelées par les Turcs ? Désormais, Gisors paraissait bien avoir tout oublié de la fraternité qui les avait soudés autrefois.

Ignorant volontairement les autres, le regard du grand Maître destitué accablait le traître de reproches. Mais cette accusation tacite ne fit point ciller ce dernier pour autant. À l’évidence, aucune gêne, aucun remords, n’encombraient la conscience du seigneur de Gisors qui ricana méchamment. D’une voix doucereuse, il s’adressa au captif en ces termes :

« Venant de toi, je m’attendais à cette superbe leçon de noblesse. Tu préfères mourir. Soit ! Qu’à cela ne tienne, mais pas avant que tu n’aies assisté au petit divertissement que nous te réservons. »

Sur ces paroles évasives, l’un de ses complices se retourna sur sa selle et se saisit de ce que Évrard prit tout d’abord pour un ballot de vieilles hardes. Mais, dès que le paquet informe se mit à gigoter avec frénésie, le jeune homme consterné mesura sa méprise. Le chevalier félon arracha alors son bâillon à la pauvresse qu’il détenait en otage et la projeta ensuite brutalement aux pieds de son cheval. La fillette, les yeux agrandis d’effroi, hurla de douleur. Dans sa chute, son épaule gauche s’était démise. L’os, sorti de son articulation, pointait de façon sinistre sous le chanvre râpé de son bliaud crasseux. Recroquevillée sur elle-même, la malheureuse sanglotait en appelant sa mère.

« Crevez-lui les yeux ! »

Comme un glas, l’ordre abject que venait d’émettre Jehan de Gisors retentit longtemps dans la nuit glacée.

« Non ! », s’écria Évrard, d’un air farouche, en se précipitant sur l’enfant pour tenter de la protéger de ces fous furieux. Jamais pareille détresse ne l’avait accablé de la sorte. S’en prendre ainsi à une innocente allait à l’encontre de toutes les lois de la chevalerie !

« Les forces du mal habitent vos âmes desséchées. Vous êtes tous possédés par le Démon ! », hurla-t-il en brandissant devant lui le crucifix d’ivoire qu’il portait sur la poitrine au bout d’une chaîne.

Ce geste dérisoire provoqua l’hilarité des Templiers. Gisors, quant à lui, se pencha sur l’encolure de son étalon et, par trois fois, profana la croix en crachant dessus.

« Monstres ! Vous répondrez de vos actes devant Dieu ! », s’étrangla des Barres, révulsé d’indignation. Cette abomination hérissait sa chair, le soulevait d’une rage folle, mais impuissante, hélas, à sauver la vie de leur petite victime. Ces misérables tortureraient l’enfant devant ses yeux et n’auraient de cesse tant que le spoliateur ne livrerait pas l’emplacement du coffre !

Sans la connivence d’André de Montbard, le vieux sénéchal de l’Ordre, qui n’était autre que l’oncle de Bernard de Clairvaux, des Barres n’aurait probablement pas réussi à soustraire la huche[4] de la crypte dans laquelle elle reposait, ni à la faire embarquer à la faveur de l’obscurité sur l’une des nefs marchandes du Temple en partance pour le port de la Rochelle. Heureusement, Montbard savait pouvoir compter sur la probité du commandeur de la voûte d’Acre, préposé aux affaires maritimes. À ce titre, celui-ci veillait sur le mouvement des marchandises et des fournitures par la mer et contrôlait tous les transferts de fonds d’Occident aux états latins de Syrie-Palestine. Connaissant chaque capitaine de navire, cet homme efficient avait su précisément auquel d’entre eux s’adresser pour ne pas risquer de voir éventer le secret.

Les Templiers ayant obtenu le monopole du transport des vins de France en Angleterre, chaque jour des galères affrétées pour leur expédition quittaient la Rochelle afin de gagner les ports anglais. Le mystérieux coffre voyagea donc ainsi, dissimulé parmi les tonneaux et se retrouva, en fin de compte, entreposé dans un hangar de Douvres où, bien vite, un simple bénédictin vint le réclamer au nom du grand Maître de l’Ordre. De fait, une procuration officielle, dûment établie par Évrard des Barres, habilitait le religieux à en prendre possession.

Anticipant ainsi la riposte de ses adversaires, dès son retour à Paris, Évrard avait dépêché le plus véloce des chevaucheurs du Temple auprès de Robert de Thorigny[5], le prieur de Notre-Dame du Bec, en Normandie. Le messager devait délivrer au bénédictin un pli cacheté. Outre la procuration, qui lui permettrait sans difficulté de faire récupérer le coffre à Douvres par un moine anonyme du Bec, le parchemin renfermait un curieux sceau en argent qui, à lui seul, constituait un précieux témoignage de l’affaire.

Évrard n’avait pas jeté son dévolu sur l’abbaye de Notre-Dame du Bec[6] par hasard. Ce haut lieu de spiritualité rayonnait dans l’Europe entière et l’on accourait de fort loin pour découvrir sa somptueuse bibliothèque. Elle devait son illustre renom au travail passionné de Thorigny, qui passait pour le plus grand érudit de son temps. Si quelqu’un était bien en mesure d’appréhender les arcanes de cette ténébreuse histoire, à n’en point douter, c’était lui.

Dans sa missive, après avoir relaté les tenants et les aboutissants de l’affaire, Évrard avait recommandé à l’abbé la plus grande prudence. La huche renfermant les preuves accablantes des dévoiements de l’Ordre le plus puissant d’Occident, tous les bénédictins du Bec couraient un grave danger si le secret venait à transpirer.

Mais où Robert de Thorigny avait-il cru bon de cacher le coffre des Templiers pervertis ? Des Barres l’ignorait et cela valait mieux ! Car ainsi, même sous la torture, ne serait-il point tenté de parler.

Évrard avait beau se débattre, il n’avait aucun moyen d’échapper aux scélérats qui le retenaient par la force. Deux colosses le maintenaient solidement, les bras repliés dans le dos, tandis qu’un tiers larron s’apprêtait à exécuter l’ordre infâme de son chef. D’une poigne rude, celui-ci avait agrippé la fillette par les cheveux. La malheureuse implorait, gémissait, sans parvenir le moins du monde à émouvoir la brute, qui d’une main avait renversé sa tête en arrière et de l’autre venait de dégainer son poignard, prêt à s’acquitter de sa répugnante besogne.

« Noooon…. ! s’époumona le prisonnier dont la gorge se desséchait d’angoisse. Au nom du Ciel, je vous conjure d’arrêter ! Dieu m’est témoin que je ne saurais mentir à l’heure de mon trépas. J’ignore où se trouve la huche. »

Un rictus d’une cruauté effroyable déforma la bouche du seigneur de Gisors.

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  1. Troisième grand Maître des Templiers de 1149 à 1152.
  2. Évrard des Barres se démit officiellement de ses fonctions en novembre 1152 pour devenir simple moine à Clairvaux.
  3. En Asie Mineure lors de la deuxième croisade.
  4. Nom donné autrefois aux coffres pour un usage militaire.
  5. Chroniqueur et érudit, Robert de Thorigny sera élu abbé du Mont-Saint-Michel en 1154.
  6. L’abbaye du Bec-Hellouin fut le principal foyer de la vie intellectuelle au XIe siècle.

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