Yrmeline, tome 2 (extrait)

Résumé du tome 2

« Le fils du Lion s’éveillera d’un long sommeil pour disperser les rois de la Terre. » La prophétie de l’apôtre Pierre s’est accomplie. Depuis des temps immémoriaux, il appartient à la conjuration de l’Aube de contrecarrer les desseins du Temple Noir. Mais, désormais, seule Yrmeline est en mesure de faire obstacle au plan d’hégémonie mondiale que trame le Bellator Rex. Hélas, la tâche sera d’autant plus ardue que celui-ci œuvre dans l’ombre et que ses pouvoirs sont sans limites !

Dans ce deuxième volet, nous pénétrons les arcanes de la toute première civilisation apparue sur terre. L’auteure nous livre ici une hypothèse confondante quant à nos origines. Tout simplement passionnant !

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Lanz chevauchait à travers la lande. Il suivait le cours de la rivière Kuusalu qui conduisait au village éponyme. Se sentant inexplicablement porté par une volonté autre que la sienne, il se soumettait à l’injonction qui devait le guider vers son destin. Ainsi remontait-il à la source de son mystère quand, brusquement, des éclats de voix tirèrent le jeune homme de sa concentration. Jetant un bref regard circulaire autour de lui, il aperçut, à moins d’une portée de flèche, une dizaine de paysans armés de coterelles, de fourches et de hoyaux, lancés aux trousses d’un serf qui courait à perdre haleine afin de leur échapper. Telle une meute affamée, prête à tuer, les vilains fondaient sur lui en vociférant.

Malberg talonna son alezan, d’un beau roux cuivré, et l’animal prit aussitôt le galop. Le cavalier rejoignit les assaillants au moment où le plus costaud d’entre eux réussit à ceinturer le fuyard. Ce dernier, bien que visiblement blessé et à bout de souffle, se débattait comme un furieux. Mais un coup de massue assené dans le dos vint à bout de sa résistance. La douleur fulgurante le plia en deux, pourtant aucune plainte ne sortit de sa bouche. Avec un courage qui emplit Lanz d’admiration, l’Estonien, en butte à la haine féroce des colons allemands, se redressa fièrement. Son visage crispé de souffrance était empreint d’un orgueil farouche. Le jeune et vigoureux gaillard promena alors un regard insolent de l’un à l’autre de ses assaillants. Fous de rage, ces derniers l’auraient massacré sur-le-champ, si l’arrivée inopinée de ce riche seigneur n’avait retenu leur geste.

« Oh là ! manants ! Que maltraitez-vous ce malheureux ? », rugit Lanz, en brandissant son épée.

Sa semonce impérieuse domina le tumulte et rétablit l’ordre instantanément. Roulant des yeux apeurés, un rustaud aux traits épais, au front bas coiffé d’une tignasse hirsute, s’avança, son couvre-chef entre les mains.

« Sauf vot’ respect, mon bon seigneur, les gars et moi, faut qu’on attrape ce vaurien ! Not’ curé y dit que c’est un mécréant et qu’on doit le flageller sur la place du village. Pour sûr, y va se montrer moins faraud, le bougre ! », ricana l’homme, en dardant sur le coupable un œil torve.

Sous la menace de ce regard oblique, le serf solidement maîtrisé par une poigne bourrue se campa dans une attitude pleine d’arrogance.

« C’dimanche, on l’a point vu à l’office, poursuivit le fermier. Et puis, ce pendard, ça fait des semaines qu’y pousse les indigènes à la révolte ! Après ça, vous verrez qu’ces gueux y vous chaparderont votre bétail et qu’y s’installeront sur vos terres, qu’y dit l’abbé ! »

Le captif redressa la tête comme un serpent prêt à mordre. Et, d’une voix enflée de colère qu’un violent accent guttural rendait plus agressive encore, il s’insurgea :

« Depuis toujours, ces terres appartiennent à mon peuple ! Mais Taara[1] nous vengera. Le tonnerre s’abattra sur vos fermes. Les dieux détruiront vos récoltes. Prenez garde ! Taara vous anéantira tous, jusqu’au dernier ! »

Un nouveau coup de gourdin s’écrasa au coin de sa tempe et l’insurgé s’effondra sans connaissance.

« Misérables pourceaux ! tonna Lanz, hors de lui. Si cet homme meurt, vous m’en répondrez !

— Mais, noble sire, vous l’avez entendu beugler, l’animal. Va nous porter malheur, ct’ e vermine ! se défendit l’auteur de l’agression, un grand escogriffe au regard éteint.

— Z’ ont tous le mauvais œil ! », clabauda un des colons, en se signant précipitamment.

Les autres l’imitèrent aussitôt avec un regard méprisant en direction de la forme inerte de l’Estonien, gisant dans l’herbe rase de la lande.

« Ramenez ce malheureux chez lui ! ordonna le sire d’Ostvalmagne, sur un ton sans réplique. Conduisez-moi ! Je tiens à m’entretenir avec le desservant de votre paroisse. »

Les membres de l’expédition punitive se concertèrent un moment en bougonnant. Mais aucun d’entre eux n’avait l’aplomb suffisant pour braver l’autorité d’un puissant seigneur. Aussi s’inclinèrent-ils de mauvaise grâce.

Au pas lent de sa monture, Malberg traversa le village de Kuusalu. Conscient des regards curieux qui pesaient sur lui, il chevauchait à la suite du singulier cortège que formaient les manants transportant le serf, allongé sur une litière promptement improvisée à l’aide de quelques branches entremêlées. Les colons le conduisirent ainsi à la sortie du bourg, là où, nichées à l’orée d’une sombre futaie, se pressaient de sordides cahutes, taudis aux murs lépreux et branlants, frileusement blottis les uns contre les autres. De leurs toits de chaume, éventrés par endroit, s’élevait la fumée des foyers. Sur l’unique place de ce misérable faubourg s’étendant du mauvais côté de la palissade de Kuusalu, des enfants en haillons jouaient dans la boue d’une mare verte et glauque, autour de laquelle se pourchassaient quelques poules efflanquées.

L’apparition insolite de ce noble seigneur, richement vêtu, précédé des fermiers allemands abhorrés, ramenant l’un des leurs sur une civière de branchages, suscita aussitôt une vive émotion parmi les indigents de cette petite communauté d’autochtones.

Tandis que les femmes sortaient de leurs masures avec la plus grande circonspection, les hommes s’approchèrent, pleins de hargne, leurs regards lourds de menaces fixant les intrus. De son côté, Lanz considéra leurs faces durcies par l’atroce misère à laquelle l’envahisseur germain les tenait acculés. Le cœur étreint de pitié, il notait leurs yeux agrandis de cernes, leurs joues caves, leurs corps décharnés flottant sous des hardes crasseuses.

Figées près du point d’eau, leurs pieds s’enfonçant dans le sol vaseux et nauséabond, des fillettes faméliques observaient le beau cavalier. Ce dernier semblait avoir surgi d’un rêve tant il contrastait avec le décor et ses habitants. Intimidées par son allure et le luxe de ses atours, les petites se serraient les unes contre les autres comme des oisillons pelotonnés au nid. Lanz en aurait souri si leurs regards mornes, cernés d’ombres bistre, n’eussent éveillé chez lui un profond sentiment de compassion.

Pressés d’en finir avec cette corvée, les colons, que démangeait l’envie de fuir au plus vite ce lieu où ils ne mettaient les pieds que sous la contrainte, déposèrent leur fardeau à la hâte avant de détaler sans demander leur reste. Dès lors, Malberg demeura seul, vulnérable au beau milieu des indigènes dont il n’ignorait point l’hostilité vis-à-vis des chrétiens. Sentant une peur sournoise le gagner, le jeune homme s’exhorta au calme. Sans mouvement brusque, susceptible d’être mal interprété, il descendit de cheval.

« L’un de vous parle-t-il l’allemand ? », s’enquit Malberg, sur un ton qui se voulait ferme en dépit du profond malaise qui l’avait envahi.

L’écho de sa voix mourut dans un silence angoissant. Quand soudain, un cri perçant jaillit tout proche. Il paraissait provenir de la lisière des bois. Tous les regards se tournèrent alors vers la créature éperdue, qui après avoir laissé choir son panier rempli de myrtilles, s’élança vers le blessé. Accablée de chagrin, la jeune femme s’effondra sur son époux. En le découvrant ainsi, inconscient et couvert de sang, Véliona se mit à gémir. Elle l’avait cru mort sur l’instant, mais Villu respirait toujours à son grand soulagement.

Saisi par la scène, Lanz n’avait pas remarqué la présence discrète de l’enfant. Ce dernier se tenait pourtant juste à ses côtés, levant vers lui ses grands yeux aigue-marine.

« Mon père ne rendra point son dernier soupir. Mon ami va arriver. Il saura le soigner, je vous le certifie ! », déclara-t-il, d’une voix argentine où ne perçait étrangement aucun accent.

Interloqué, Lanz inclina la tête pour dévisager le garçonnet. Le jeune homme n’avait pas même essayé de saisir le sens de ses paroles (aussi déconcertantes fussent-elles) tant sa manière châtiée de s’exprimer, dans une langue étrangère de surcroît, l’avait confondu. Qui pouvait bien lui avoir enseigné un allemand aussi pur ? Certainement pas les gens de Kuusalu, songea Malberg, après avoir constaté le violent mépris avec lequel les fermiers traitaient les Estoniens. Au demeurant, les colons eux-mêmes, pour être germains, ne s’exprimaient point avec une telle recherche.

L’enfant pouvait fort bien avoir onze ou douze ans. Mais son aspect frêle et souffreteux le faisait peut-être paraître plus jeune qu’il ne l’était réellement. Lanz le détailla, et à sa vue son cœur se serra. Affublé d’un large hoqueton de laine bourrue, resserré à la taille par un cordeau de chanvre, le malheureux était vilainement bossu et cagneux.

Lorsque sa mère le lui intima d’une brève injonction, il retourna près d’elle. La démarche claudicante du gosse accusait encore la difformité de son corps malingre. Ses lourdes galoches de bois faisaient, en outre, un bruit sinistre en raclant le sol. Et, tandis que Malberg le regardait s’éloigner péniblement, une sorte de colère impuissante monta en lui. Une fois de plus, il ne pouvait s’empêcher de s’apitoyer sur la détresse de ce peuple vaincu !

« Quel est ton nom, petit ? », questionna-t-il.

L’enfant disgracié se retourna spontanément et lui sourit.

« On me nomme Petras, noble seigneur.

— Dis-moi, un mire exerce-t-il sa science au village ou dans les environs ? Ton père me paraît bien dolent, mon pauvre Petras ! À mon sens, ses blessures requièrent certainement les talents d’un homme de l’art. S’il le faut, je m’engage à débourser la somme que nécessiteront les soins. Traduis mes propos à ceux de ton peuple ! »

Le garçon hésita un moment avant d’expliquer :

« Grand merci pour votre aide, noble seigneur, mais jamais les miens n’accepteront votre charité. Pour autant, soyez sans crainte ! Je vous le répète, mon ami ne saurait plus tarder, à présent. Je l’ai contacté très tôt, ce matin, en fait, dès que j’ai réalisé ce qui allait arriver de fâcheux ! Avec son aide, mon père se rétablira bien vite, je vous l’assure. »

Lanz n’osa émettre les soupçons qui lui traversèrent l’esprit. Il se demanda si l’ami en question n’était pas un de ces rebouteux, un peu sorcier, vivant au fond des bois, en marge des hommes, pour échapper au regard critique de l’Église qui condamnait ces pratiques ancestrales et païennes. Mais le jeune homme n’eut guère le temps de s’appesantir sur le sujet. L’un des membres de la tribu avait élevé la voix et proféré une suite de mots parfaitement incompréhensibles à l’oreille du jeune seigneur allemand. Il s’ensuivit un vif échange de paroles. Son intervention parut diviser les hommes de la petite communauté. Certains individus braquèrent sur le chrétien indésirable des regards ombrageux. L’atmosphère s’échauffait sans que Lanz ne pût en déterminer la cause exacte. Il s’avisa néanmoins que, de son côté, la mère de Petras s’était vivement redressée. Comme une louve, elle faisait front face à l’hostilité grandissante qui semblait la menacer, elle et son enfant. La jeune femme, en butte aux récriminations fusant de toutes parts, serrait jalousement Petras contre son sein. Sa beauté sauvage, ses longs cheveux blonds en désordre, son expression farouche, ses yeux pâles étincelants de colère douloureuse, lui conféraient l’apparence superbe et tragique d’une déesse barbare.

« Petras ! s’alarma Malberg. Je t’en prie, dis-moi ce qui se passe ! »

« Messire Konwoïon ! », s’exclama soudain l’infirme, qui se libéra de l’étreinte maternelle pour traîner sa jambe raide et déformée au-devant du cavalier, venant de faire son apparition au détour d’une hutte.

L’arrivée providentielle de ce dernier ramena l’ordre sur-le-champ. Mais Lanz n’était plus en mesure de le réaliser. Seul, l’écho de ce nom d’origine celte se répercutait, sans fin, dans sa tête : Konwoïon… Konwoïon…

Par vagues successives, des souvenirs précis émergèrent enfin du brouillard confus de son esprit, pareils à une lumière vive éclairant le bout du tunnel. Au sein de la chapelle ruinée, Lanz revoyait se dresser devant lui la très haute stature du vieil homme. Une sorte de rayonnement émanait de toute sa personne. Dans un état second, Malberg l’avait contemplé, subjugué par ce phénomène luminescent, fasciné surtout par ses prunelles incroyablement limpides. Sous la domination de leur pouvoir hypnotique, il s’était senti étrangement bien, merveilleusement apaisé, comme projeté hors de l’espace et du temps. Durant un moment, son corps n’avait plus été assujetti aux contingences terrestres. Il s’était mis à flotter entre deux mondes…

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  1. Principale divinité des Estoniens. Dieu du tonnerre et de la guerre.

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