Yrmeline, tome 4 (extrait)

Résumé

La conspiration que tisse l’ordre sanguinaire du Temple Noir se resserre dangereusement autour des personnages. Par la ruse, Isol le Pisan s’est emparé de la seule arme capable de tenir les chevaliers noirs en respect. Pour avoir refusé de se plier aux exigences du Bellator Rex, Yrmeline voit son existence basculer dans la violence et la haine. Et les premiers mouvements d’insurrection secouent le duché d’Estonie.
Au pied du mur, Yrmeline n’hésitera pas à risquer sa vie pour tendre un piège mortel au séduisant prince Anshar. Mais saura-t-elle résister au charme diabolique de son pire ennemi ? Réussira-t-elle à vaincre le pouvoir qu’il exerce sur ses sens ?
Piégé en plein cauchemar, Lanz saura-t-il faire son deuil de la folle passion qu’il nourrit pour Yrmeline ? En intégrant la conjuration de l’Aube, confrérie qui oppose une force bien inégale à celle du tout-puissant Temple Noir, le jeune homme aura le privilège de connaître les secrets scientifiques les mieux gardés. Là, d’incroyables révélations l’attendent…

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Estonie, août 1338.

À l’aide d’un brandon incandescent, dame Ermengarde alluma une torche de résine. Le flambeau se mit à crépiter. Tel un effluve d’encens, une odeur boisée s’en dégagea au moment où la flamme monta, haute et claire. La châtelaine souleva un pan de la lourde tapisserie armoriée qui décorait sa chambre, et s’aventura dans les profondeurs du souterrain. Le passage secret aboutissait derrière la forteresse de Grünewald, au pied des murs fortifiés. Dissimulée au sein d’un épais fouillis végétal, l’entrée du boyau était indiscernable. À plus forte raison la nuit, se rassura la jeune femme qui venait de s’immobiliser devant les barreaux, interdisant l’accès du souterrain. Le plus silencieusement possible, elle déverrouilla la serrure, à l’aide d’une grosse clef de bronze, et abandonna son flambeau aux griffes d’un support métallique, fiché dans le mur. Toutefois, avant de sortir, la châtelaine décida d’ouvrir son aumônière. Par mesure de prudence, mieux valait vérifier encore une fois que le cristal s’y trouvait bien. Semblable à un gros diamant taillé, la roche translucide scintillait de mille feux dans l’ombre de l’escarcelle. Tranquillisée, la comtesse referma la grille derrière elle, puis s’enfonça au cœur du fourré.

Une fois franchie la muraille arborescente qui cernait le château, on se retrouvait subitement en terrain découvert. La jeune femme jeta un regard alentour. Il n’y avait pas âme qui vive. Ermengarde resserra alors les pans de sa longue chape de pluie autour d’elle et s’élança dans la nuit. Le sol pierreux recouvert de lichen s’abaissait graduellement jusqu’aux ruines d’un vieux moulin. À partir de là, l’esquisse d’un chemin muletier s’étirait au loin, serpentant vers le nord de la péninsule de Kakumäe [ 1 ] et ses bois marécageux. Toutefois, Ermengarde ignora le sentier et marcha résolument en direction de la baie envasée qui s’étendait sur près d’une lieue, à l’ouest d’un minuscule village de pêcheurs, abandonné depuis des lustres.

Une bruine mélancolique baignait le paysage noyé d’ombres. Désorientée au milieu de l’obscurité, la comtesse ralentit le pas pour essayer de se repérer. En se retournant, elle pouvait encore apercevoir les contours de la puissante forteresse de Grünewald s’élever vigoureusement vers un ciel gris fer, où roulaient d’inquiétantes masses nuageuses. Ermengarde soupira. Ogöday lui avait bien appris à se guider d’après les étoiles. Mais, cette nuit, la carte du ciel demeurant invisible, elle risquait fort d’errer au hasard si elle ne trouvait pas très vite un point de repère. En dépit de ses craintes, la châtelaine poursuivit vaillamment son chemin. Elle progressait d’un pas de plus en plus indécis quand elle distingua enfin un cairn de grosses pierres, érigé au bord d’un cours d’eau languissant. La jeune femme gravit le monticule et scruta l’horizon. La lande tourbeuse de la baie s’étendait aussi loin que portait le regard. Conquise par une végétation palustre et quelques saules nains et rampants, cette terre inhospitalière constituait pour le château-forteresse l’un des meilleurs systèmes de défense naturelle qui soit. De fait, aucune armée ne pouvait tenter de prendre le château à revers sans s’enliser dans les sables mouvants que dissimulaient sournoisement les sphaignes, la bruyère cendrée, le carex, le droséra, ou les jolies grappes de fleurs jaunes des ligulaires de Sibérie.

De son promontoire, dame Ermengarde avisa soudain un feu brasillant vers l’ouest. Il avait certainement été allumé sur la côte pour prévenir les bateaux du danger que représentaient les récifs à cet endroit. Pourtant, malgré ce genre de précaution, il arrivait encore que des navires finissent par s’échouer certaines nuits sans lune ou par temps de brouillard. Les cogues marchandes appareillaient dans les ports européens de Bergen, Londres, Bruges, Lübeck, Danzig, Visby ou Riga, puis elles sillonnaient la Baltique pour gagner les hauts-fonds du golfe de Finlande, avant de mouiller dans le port de Reval. Seulement, au large du duché d’Estonie, la Baltique était criblée d’îlots et d’écueils. Et, souvent, seul le cabotage permettait d’accoster les rivages les plus accidentés de cette lointaine province danoise.

Néanmoins, que ce soit avec leurs vaisseaux de guerre ou leurs navires de commerce, les Hanséates, faisant fi de tous les dangers, frayaient allègrement sur toutes les mers septentrionales. Or, cette nuit-là, Ermengarde s’en félicita, car grâce à ce feu côtier, elle se repérerait sans mal désormais. Elle suivrait ce point lumineux et il la conduirait au village de pêcheurs, où l’attendait peut-être déjà le sire d’Ostvalmagne.

Dévoré par l’envie d’apprendre ce que la comtesse avait à lui dire, Lanz s’était rendu au point convenu. Il était en avance, mais, comme toujours, le jeune homme n’avait pas su museler l’impétuosité de sa nature ardente et entière. À vrai dire, la disparition d’Yrmeline l’avait plongé en plein désarroi. Où se cachait-elle et pourquoi ce silence ? Trois jours entiers à se ronger les sangs et à tourner comme un lion en cage ! Trois nuits sans sommeil à imaginer le pire ! Le châtelain d’Ostvalmagne était à bout de résistance. Il y a des limites à ce qu’un homme peut endurer. Et Lanz avait atteint les siennes !

En arrivant au hameau que lui avait indiqué dame Ermengarde, Malberg avait tout d’abord scruté les environs d’un œil vigilant. Tout était si calme, si figé, que le temps ici semblait s’être arrêté à l’instant où les habitants avaient déserté les lieux, il y avait de cela sans doute plusieurs décennies. Sept ou huit bicoques, sur le point de s’effondrer, se serraient le long d’une étroite et pauvre langue de terre, cernée d’un côté par la mer et de l’autre par d’insalubres marécages. Une brume éthérée rampait sur les nappes dormantes, d’où émanaient d’âcres relents de vase. Un silence ouaté pesait sur ces contrées lugubres. Quelques esquifs éventrés, pourrissant sur la grève, accentuaient encore cette impression de tristesse et de désolation.

Quand la comtesse de Grünewald lui avait donné rendez-vous dans ces parages, sur le moment, l’idée avait semblé à Lanz assez saugrenue. Mais, à bien y réfléchir, c’était sans doute là le lieu idoine pour une entrevue secrète. Dame Ermengarde péchait peut-être par excès de prudence, toutefois, les circonstances l’y obligeaient vraisemblablement. Car, enfin, Malberg ne risquait pas d’oublier quelle menace constante faisait peser le Temple Noir sur chacun des membres de la conjuration de l’Aube et, en particulier, sur les proches d’Yrmeline.

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